La Passion de Jeanne d'Arc

Carl Theodor Dreyer / Les Voix Animées / Cocoon

Film muet de Carl Theodor Dreyer, 1928. Musiques anciennes et électroniques Lantins, Dufay, Ockeghem, Josquin et Demarthe / Durée : 1h40. Avec l’ensemble Les Voix Animées (Soprano Émilie Husson, Contre-ténor Sylvain Manet, Ténors Damien Roquetty & Eymeric Mosca, Baryton Luc Coadou) et Christophe Demarthe.

Chef-d’œuvre parmi les chefs-d’œuvre, La Passion de Jeanne d’Arc, film muet du Danois Carl Theodor Dreyer réalisé en 1928, est une œuvre fondatrice de l’art cinématographique. Pour le réalisateur Chris Marker « Si Dreyer est l’égal des plus grands par le langage, il est supérieur aux plus grands par son propos. Et s’il est vain et probablement impossible de choisir le second chef-d’œuvre du cinéma, il est aussi impossible d’hésiter en ce qui concerne le premier. La Passion de Jeanne d’Arc est le plus beau film du monde. » C’est donc à la projection du plus beau film du monde que nous convie cette année Luc Coadou et son ensemble vocal Les Voix Animées. Constitué de cinq chanteurs, spécialistes du chant polyphonique a cappella de la Renaissance, l’ensemble s’associe ici au musicien électronique Christophe Demarthe. C’est une véritable bande-son live qui se crée au pied de l’écran où se déploie La Passion de Jeanne d’Arc, lui donnant une profondeur patrimoniale et une résonance musicale particulièrement contemporaine et innovante.

Direction musicale, Luc Coadou. Composition et sound design, Christophe Demarthe. Régie son, Marc Poveda. Production Les Voix Animées. Coproduction Le Liberté, scène nationale de Toulon / FIMÉ #13 – Festival International des Musiques d’Écran. Première au Liberté le 10 novembre 2017 en coréalisation avec le FIMÉ #13

Note du compositeur 

« L’entente entre l’auteur et sa comédienne fut parfaite, tant était haute l’idée que les deux artistes se faisaient de l’œuvre qu’ils voulaient atteindre, tant était forte l’intuition qu’ils n’approcheraient de la beauté la plus intacte qu’au prix de la plus crue des nudités. La stylisation des cadrages tranchant dans le vif, l’abstraction des décors, réduits à l’essentiel et comme gagnés par la nudité des visages, la puissance affective du montage faisant se succéder plans de la victime et plans de ses bourreaux, tout concourt à faire de ce film unique une œuvre bouleversante. »

En m’invitant à travailler sur le film de Carl Theodor Dreyer, Luc Coadou avait l’intuition que les oeuvres sacrées de la musique ancienne pouvaient s’unir à une certaine musique électronique actuelle pour former la bande son de La Passion de Jeanne d’Arc. Ma première préoccupation a donc été de veiller à ce dialogue entre des musiques historiquement très éloignées. D’abord, regarder et écouter comment ces oeuvres de l’époque de Jeanne d’Arc fonctionnaient dans le film. Et elles fonctionnaient. Un peu comme un choeur antique. Comme si ces oeuvres se mettaient en retrait de ce qui se tramait pour mieux le respecter. A la façon dont Pasolini utilise la musique de Bach, de manière sensible, sans abîmer la lecture d’une scène.

« Le visage est une terre que l’on n’est jamais las d’explorer. Il n’y a pas de plus noble expérience que d’enregistrer l’expression d’un visage sensible à la mystérieuse force d’inspiration. Le voir animé de l’intérieur, et se changeant en poésie. » Carl Theodor Dreyer

Si la musique ancienne apparaissait comme un choeur, peut-être pouvais-je employer ma musique à témoigner de ce qui se jouait à l’intérieur du personnage. Donner à voir le visage animé de l’intérieur. Entendre le désarroi, la sensation d’égarement, d’incompréhension de l’héroïne perdue dans le labyrinthe bâti autour d’elle.

Un autre usage de ma musique était de la faire jouer – par moments – à contre-champ. Dans certaines scènes, elle cesserait de se situer dans le regard de Jeanne ou dans celui du choeur, pour se placer dans l’oeil du bourreau, devenant ainsi une musique quasi-blasphématoire.

Enfin, ou surtout, un autre contre-champ musical était à orchestrer. Il s’agissait du glissement répété entre musique ancienne et musique électronique. Ce glissement devait avoir la possibilité d’affirmer une logique propre, en ayant la liberté de se distinguer de la trame dramatique du film, ou au contraire de choisir de l’épouser complètement, jusqu’à s’y fondre et devenir inaperçu. Marier des oeuvres sacrées du 15ème siècle et une partition électronique d’aujourd’hui sur le Jeanne d’Arc de Dreyer était une gageure. Que l’auditeur, l’auditrice n’entende pas le passage d’une musique à l’autre en était une autre. Christophe Demarthe